LES SORCELLERIES EVOCATOIRES DE SYLVIE CAIRON

L’œuvre qui ne vous met pas un instant à bas de votre cheval, de votre âne, de votre talon, qui ne vous estomaque pas un peu, qui ne vous attire pas irrésistiblement à elle, l’œuvre qui ne déchire rien en vous, qui ne conforte rien en vous, qui ne vous fait pas tout à la fois danser et trébucher, qui n’ouvre pas la fenêtre de votre cage thoracique, laissez-là, passez votre chemin. Elle est médiocre ou c’est vous.

Je suis depuis deux ans devant l’œuvre de Sylvie Cairon, affairé, ému, traversé, subjugué, effaré. Séduit. Je m’en vais et j’y reviens infailliblement par goût, pas désir de m’y couler, d’y descendre, d’y monter, de m’asseoir une heure devant la vision de l’être et du monde qu’elle propose.

 UNE VEINE NOIRE

Ah oui, voici un violent univers pictural que j’aime profondément, je l’aime pour sa puissance évocatoire, sa frénésie, son inquiétude, sa fureur, son théâtre noir, opaque, ses distorsions et ses convulsions. Il y a une telle science picturale à rendre les états, les sensations, les sentiments extrêmes de l’être que j’ai recours à la formule baudelairienne de la sorcellerie évocatoire.

J’aime cette œuvre pour le cri effroyable, assourdissant et magnifique qu’elle pousse sans réserve, ce grand cri noir et cru, total. J’aime cette façon de tisonner les ténèbres intérieurs de l’être, d’ouvrir l’espace au hurlement. D’entrer dans une sorte de fantastique de la terreur intestine. J’aime cette expulsion du cri, cathartique sans doute pour l’artiste et ses regardeurs. J’aime cette sorte de rébellion noire. J’aime cet état d’affirmation. Toute œuvre entretient un rapport avec le non, ici, il est catégorique, il est décoché pour transpercer. J’aime tout ce noir ardent. Ce désespoir qui monte jusqu’au sommet de soi-même. Cette force. Cette protestation. Je l’aime aussi parce que ses extensions sont multiples, parce que sa complexité, ses déploiements, ses facettes sont à l’aune d’une pensée soutenue et exigeante.

Je reste médusé et admiratif face à cette manière de capter et de rendre dans cet art prétendument muet qu’est la peinture le mugissement intime de l’être, sa désolation singulière, la façon aussi, dirait-on dont il se laisse affecter par la tragédie du monde. Il ne veut pas, il dit non, mais il est là, présent, sensible, troublé. Chez Cairon, - j’ai découvert cela dans la patiente fréquentation de l’œuvre -, l’être qui hurle, qui vocifère son désaccord est aussi un être de la compassion. Et il me semble qu’un vibrant, un poignant frisson d’humanité légende l’œuvre entière.

Dans les personnages que peint Cairon, le désarroi de l’être, ainsi qu’un haut-parleur rend toutes les voix de l’orchestre, contient le monde dans sa course, son errance précipitée vers la désaffectation. Dans cette œuvre, l’artiste rend l’être en sa crypte hantée où passent les ombres des temps antédiluviens, archaïques, le temps révolu des croyances primitives, celui des dieux tombés en désuétude, celui d’un être devant le vide mais aussi habité par la fragile et pantelante ressource de sa vie. Dans ce temple d’épouvantes, la vie ne cesse de se manifester, la vie est en perpétuelle déclaration de vie. Quelque chose, toujours, un cri, un indice de lumière, une crispation, un trait de couleur traverse l’opacité. Il n’y a pas de triomphe. Cette utopie s’est dégonflée. Mais il y a de petits indices, d’infimes signes. L’artiste peut-être nous rend-elle à notre mesure, à notre format. A l’inverse des insectes éperdus de lumière et de ceux qui soulèvent un rideau pour voir la rue, le monde, la salle, Cairon soulève l’ombre pour approcher le secret, le caché, l’enfoui. Et si elle nous apprenait que la lumière, en fin de compte et sans que nous en ayons bien conscience, ce n’est pas notre rayon. Et que les lauriers conviennent mieux à nos potages qu’à nos fronts.

 UNE VEINE COLORÉE

 Dans l’œuvre de Cairon, où même le désespoir est tendu et physique, il y a une place centrale pour la vitalité, le mouvement, l’agitation, le démènement (néologisme utile, sans coquetterie). La couleur, ici, marque ces frénétiques étincelles de vie. Dans ces êtres qu’une clairvoyance qui ne désarme pas continue à faire baigner dans l’obscurité, vivent quand même des lucioles, des éclats d’arcs-en-ciel, des bris de nacre irisée. Il y a cette puissante déclaration de vie, la violente électricité d’un principe de vie. Si l’œuvre prononce un grand non,  si elle est du côté d’une attitude qui aboie et hurle vigoureusement contre les entraves, les drames, les calvaires existentiels, elle est tout entière favorable à la vie, elle est avec elle, totalement engagée. Je note aussi qu’il y a chez l’artiste une formidable aptitude à la synthèse, aux traits essentiels, aux nervures même du dessin et de la peinture. Une redoutable efficace. L’art de rendre la chose au travers de ses cabrements, sa respiration, ses frémissements.

 Mais un sentiment de grande mélancolie se lit aussi dans l’œuvre et la hante. Une impression de solitude, d’isolement. Le poignant et très esthétique face-à-face (ou le dos-à-dos) de ces hautes créatures de couleurs avec leurs ombres sur des fonds ocre et brun en témoigne. Pourtant, ces êtres de couleurs jetés dans le sombre sont aussi une étrange affirmation de la beauté et d’une élégance inhabituelle. Oui, ces compositions plus paisibles mais très singulières ont un réel pouvoir d’envoûtement. Après les formes chahutées, révoltées, les traits en crise et en séisme, Cairon se ménage un espace dans le subtil, dans le nuancé,  dans le délicat. Les choses ici semblent infuser, luire doucement. Le pouls s’est alenti. Le souffle prend son temps. On perçoit un soupir peut-être. Une accalmie. Une grâce grave. Cairon crée un univers où la poésie picturale affirme tous ses états. Nous participons intimement aux flux et aux reflux de l'oeuvre, à ses rythmes.

Mais nous l’avons dit, ici, dans cet univers, ça gueule, ça hurle, ça se démène, ça combat, ça ferraille sauvagement. L’être est dans ses ébullitions, dans ses fièvres. Déchirements et écartèlements. Quête frénétique. Je place sur ceci, parce que je pressens une parenté, le poème du bien-aimé poète louviérois Achille Chavée.

 Je me De De

 Je me vermine

Je me métaphysique

Je me termite

Je m’albumine

Je me métamorphose

Je me métempsychose

Je me dilapide

Je n’en aurais jamais fini

Je me reprends

Je me dévore

Je me sournoise

Je me cloaque

et m’analyse

Je me de de

Je m’altruise

Je deviens mon alter ego

Je me cache sous les couvertures

Je transpire l’angoisse

Je vais crever madame la marquise

 

Et dans ces violents afflux de couleurs, on est aussi aux quatre horizons des grandes catastrophes humaines, des grandes débâcles qui vont de la rixe préhistorique à Auschwitz en passant par Verdun : tout le fastueux génie inventif en matière de désastre est cité à comparaître. Ces gueules hurlantes et terriblement déformées par l'effroi sont un affolant miroir de notre catastrophique avancée. Regard soutenu et sans complaisance sur l’espèce. Œuvre infatigablement à l’écoute du chant tragique de la baleine du monde.

Il n’est pas dit que notre espèce soit conçue pour le triomphe. La façon dont Cairon nous en informe est subjuguante. Et on n’a rien dit encore, à propos de son art violent, quand on n’a pas dit à quel point il atteint à la vibrante humanité. Oui, je l'aime aussi pour cette formidable raison, qu'il atteint,dans une puissante démesure combinée à un discernement très pointu, à cette vertu rare et sublime qu’est la tendresse humaine. Etonnante, déconcertante et fructueuse proximité de la perspicacité et de la commisération.

 RACINE D'UN ART

 Je ne puis évoquer Cairon sans chanter, sans célébrer, sans louer à nouveau, dans un enthousiasme inlassable, les vertus, les agilités et l’éloquence de son trait. Ce trait dynamique, cette façon de happer et de rendre l’essentiel me comble de joie. C’est à la fois rudimentaire et d’une sophistication épatante. Ingénieux comme un éventail replié qui évoquerait la lumière, la palpitation, la chaleur d’une journée d’août. Mettre la forêt dans l’arbre, toute la forêt dans la silhouette d’un arbre. Cette habileté, ce sens poétique m’enchantent. Ces virgules, ces apostrophes, ces jambages humains ont quelque chose à voir avec une calligraphie de la pensée.  Et c’est par la puissance évocatoire de cette formidable ponctuation humaine que Sylvie Cairon peint de grandes pages, de très grandes pages que je feuillette avec les précautions et les égards dus aux œuvres.

 SOUFFLE D’UNE ŒUVRE

 Entrer dans l’œuvre, dans son pouls immense, mais aussi dans ses strates, c’est s’avancer dans une grande aventure noire et rouge, c’est monter à bord d’une haute arche en navigation dans la nuit de l’être, une arche dont les parois sont trouées ça et là de vitraux hallucinants. Et sur l’âpreté d’être descendent parfois des étincelles et des coulées de lumière sublimes.

Grand choc. Secousses. J'ai eu l'impression que dans le monde sombre, féroce, terrible, hallucinant où elle opère, elle ne cesse d'ouvrir de nouvelles galeries. Nous entrons plus avant dans la fièvre intense, nous approchons de plus près encore l’énorme ébrouement de l'être dans sa nuit, dans sa destinée, sa désespérance et son infatigable quête de lumière, son accablement terrible, cette instance d'anéantissement qui le tient en joue. Calvaire de l'être et grand cimetière de la vie, l'œuvre de Sylvie Cairon est une comète noire dans l'aube, un cri pictural gigantesque et troublant. Perforant.

 Je viens souvent en cette œuvre, dans cette forêt dense où le cri, le bond, la crispation, le mouvement, la danse, le fantastique, l'effroi mènent un train d'enfer. Je veux, - pour le bénéfice personnel que j’en tire, un bénéfice douloureux et essentiel, pour celui que le regardeur hélé y puisera -, faire l’éloge de cette époustouflante obsession qui danse et hurle intarissablement, de cette geste vigoureuse et hallucinante, révoltée et lucide.

Denys-Louis Colaux

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