Art Compulsion : ou comment reconstruire les systèmes de reconnaissance, dans un paysage artistique dévasté par 40 ans de « démolition » d’État ? Par Nicole Esterolle

 Autrefois, il y a un peu plus de quarante ans, la reconnaissance et la légitimation de la création en train de se faire étaient faites par des réseaux de personnes qui aimaient l’art et le comprenaient de l’intérieur. Ils étaient écrivains, poètes, artistes, collectionneurs et vrais amateurs d’art. Il y avait entre eux de l’estime, du respect, de l’amitié et une connivence de jugement indépendante de toutes considérations étrangères à l’art. Ces réseaux de légitimation hors- institution et hors- marché spéculatif avaient, grâce à leur liberté, une vraie compétence pour évaluer la qualité intrinsèque des œuvres, pour leur conférer valeur pérenne, et constituer ainsi une richesse patrimoniale dont nous héritons.

 Ça, c’était autrefois… Car entretemps l’Etat a mis son nez là-dedans, sous prétexte de soutenir la création, d’en garantir la diversité et de la protéger du mercantilisme… Le résultat, c’est qu’il a fait exactement le contraire : il a disqualifié la peinture et ringardisé tout ce qui était de l’ordre de l’expression sensible et poétique, du métier, de la nécessité intérieure, pour privilégier le conceptualo-discursif, le postural et le spectaculaire ; il a exclu 95% des créateurs non-conformes à ses préconisations « esthétiques » pour mieux subventionner les imposteurs opportunistes ; il a placé le dispositif public au service des grands intérêts privés pour la valorisation de produits artistico-financiers purement spéculatifs et sans contenu artistique, avec comme meilleur exemple la réquisition du Château de Versailles pour la promotion de Koons, Kapoor, etc.

 Et c’est ainsi que, débarrassé de tout contenu, l’art dominant d’Etat est devenu a-artistique (comme l’artiste « officiel »Buren se revendique anartiste) et que les critères d’ordre esthétique ont disparu, parce que n’ayant désormais plus aucun sens ni aucune utilité pour ces experts autoproclamés que sont les fonctionnaires et les spéculateurs.

 La France de l’art se trouve donc, comme la Somalie, sous la coupe de bandes factieuses institutionnelles ou marchandes, soumis à la loi du plus fort, du plus verbeux et du plus riche : elle est devenu un territoire de non-sens et de non-droit, sans queue ni tête, sans haut ni bas, et sans aucun repère pour s’y diriger.

 Mais malgré cela, malgré ces quarante années de désartification forcenée menée par l’appareil ministériel mis en en place par le couple Lang-Mollard en 1982, jamais il n’y a eu autant de bons artistes qu’aujourd’hui et jamais l’accès à leurs œuvres, grâce à internet, n’a été aussi facile.

Cette flore sauvage et naturelle, certes ignorée des pouvoirs publics et du financial art, est d’une luxuriance, d’une variété, d’une inventivité, d’une liberté et d’une qualité jamais atteintes jusque-là.

Et cela compense heureusement l’interdiction faite à cette création libre de bénéficier de la visibilité accordée en exclusivité à l’art labellisé « contemporain » bien formaté et répétitif, qui a scandaleusement accaparé à son seul profit l’attention des grands médias aux ordres ainsi que l’utilisation des dispositifs et de l’argent publics… Avec la bénédiction des responsables politiques de tous bords, qui ne comprennent toujours rien à la situation et nient d’un bloc la réalité de ce désastre national, obnubilés qu’ils sont par la « bien-pensance » et le « politiquement correct » de rigueur aussi dans ce domaine.

 Ainsi l’amateur d’art se trouve-t-il aujourd’hui, devant une offre artistique extraordinairement riche et foisonnante, et à laquelle, il a, de surcroît, par internet, accès immédiat dans tous les recoins, grâce à la multiplication aussi exponentielle que désordonnée de blogs, sites et portails donnant accès à toutes sortes de picturalités de toutes tendances et de tous « niveaux »

 Un amateur d’art qui éprouve donc d’abord, devant l’immensité qui lui est offerte, un sentiment d’une totale liberté dans ses choix, mais également une impression d’inquiétante solitude devant la vertigineuse absence de critères et de repères… Car l’art (le vrai), comme le vin (le bon) et la cuisine (la bonne), ça n’est pas un plaisir solitaire, c’est une aventure qui se partage, cela crée du lien, de la bonne complicité, de l’amitié… pour le plaisir immédiat et, bien entendu, cela n’a rien à voir avec cet art « contemporain » de démonstration de puissance sociale, de stratégie de pouvoir, d’enrichissement financier ou d’assujettissement servile à la doxa en cours.

 Alors oui, on peut considérer que ce qu’entreprennent Patrice et Olivier Ajas, avec Art Compulsion, c’est de contribuer à remettre du sens, de la liberté et de l’ordre dans la diffusion de la création actuelle ; d’y réhabiliter aussi le plaisir, l’amitié et l’heureuse connivence entre tous les partenaires de leur entreprise : artistes, galeriste, visiteurs, acheteurs d’art.

 Ils sont ainsi les précurseurs de ces galeries du futur qui sauront placer les formidables techniques de communication dont on dispose aujourd’hui, au service d’un contenu, au service d’un retour au sens, au service d’une exigence de vérité et de sincérité envers l’art, au service de la réhabilitation de cette dimension humaine inséparable de l’art, mais qui a été très malmenée ces dernières années.

 Nicole Esterolle

Le Schtroumpf émergent

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Image: Bernard Le Nen, Sur la chaise rouge, acrylique sur toile, 65x54cm